Chapitre 2
Chapitre III — Le Refuge de la Locamotiva
Je n’y suis pas arrivé par choix.
On n’arrive jamais dans ce genre d’endroit par choix.
Après les Cavernes de l’Oubli,
il fallait bien que quelque chose m’attrape avant que je tombe trop loin.
La Locamotiva a fait ça.
Elle m’a attrapé sans me demander qui j’étais censé être.
Ce n’était pas un lieu calme.
Ce n’était pas un lieu doux.
C’était un lieu vivant,
ce qui est une autre façon de dire instable.
La Locamotiva ressemblait à un refuge,
mais pas au sens rassurant du terme.
Pas un abri propre,
pas un cocon.
Plutôt une arche bricolée en pleine tempête,
où chacun tenait une planche différente,
et faisait semblant que tout ça formait un ensemble cohérent.
Des gens entraient.
Des gens sortaient.
Certains restaient longtemps.
D’autres disparaissaient sans prévenir.
Et pourtant, ça tenait.
Je me souviens de la première impression :
une densité.
Trop de corps.
Trop d’histoires.
Trop de récits superposés.
Des artistes,
des cabossés,
des idéalistes à bout de souffle,
des gens trop entiers pour les cadres ordinaires.
Chacun portait son monde comme il pouvait.
Certains le brandissaient.
D’autres le dissimulaient sous des couches d’ironie ou de colère.
Moi, j’essayais juste de ne pas me dissoudre dans le bruit.
Très vite, j’ai senti les géants.
Pas des monstres.
Des géants d’idéal.
Ceux qui tiennent un lieu debout à force de convictions.
Ceux qui savent ce que devrait être un collectif.
Ceux qui parlent de valeurs comme on parle de fondations.
Ils n’étaient pas méchants.
Mais leur poids était réel.
Il fallait apprendre à circuler entre eux,
à ne pas se faire écraser,
à ne pas se laisser définir entièrement par leurs attentes.
J’ai compris là que même les refuges ont leurs lignes de force,
et que s’y tenir demande parfois autant d’effort que d’en sortir.
Les préjugés étaient là aussi.
Pas criants.
Pas violents.
Des ombres.
Des réflexes.
Des manières de regarder qui trahissent ce qu’on croit savoir avant d’écouter.
Je n’ai pas cherché à les combattre frontalement.
Je n’en avais ni l’énergie ni l’envie.
J’ai fait ce que je savais faire :
j’ai persisté.
Présent.
Imparfait.
Un peu trop.
Ce qui m’a retenu, ce n’est pas l’idéologie.
Ce sont les liens.
Les discussions trop longues.
Les silences partagés.
Les moments où quelqu’un disait quelque chose de juste sans s’en rendre compte.
À la Locamotiva,
on se raconte beaucoup.
Parfois trop.
Mais dans cet excès-là,
il y avait des fils qui se tissaient.
Des solidarités bancales,
des alliances temporaires,
des complicités qui n’auraient jamais existé ailleurs.
Bien sûr, il y avait des tensions.
Il y en a toujours.
Des désaccords.
Des malentendus.
Des fractures qui menaçaient parfois de s’élargir.
Mais ce qui m’a frappé,
c’est que malgré tout,
le lieu cherchait à tenir.
Pas à être parfait.
À ne pas exploser.
Et parfois,
tenir est déjà une victoire.
À force de rester là,
j’ai vu mon propre reflet se transformer.
Pas parce que j’étais enfin “accepté”.
Mais parce que j’apprenais ce que l’appartenance coûte.
Appartenir,
ce n’est pas disparaître dans le groupe.
Ce n’est pas non plus se tenir entièrement à l’écart.
C’est accepter d’être vu,
même quand ce qu’on montre est encore informe.
La Locamotiva n’était pas un paradis.
Elle ne prétendait pas l’être.
C’était un microcosme instable,
un concentré de ce que le monde fait de mieux et de pire
quand il tente de vivre ensemble.
J’y ai trouvé un abri provisoire,
pas une destination.
Un endroit pour reprendre du souffle
avant la suite.
Quand je suis reparti,
je n’ai rien emporté de tangible.
Mais quelque chose avait changé.
Je savais désormais
que les refuges existent,
mais qu’ils demandent vigilance,
et que même les lieux faits pour accueillir
peuvent devenir exigeants.
La route continuait.
Elle allait encore se fragmenter.
Mais je n’étais plus seul de la même manière.
Et ça,
ça comptait.
