Chapitre 4

 Chapitre IV — La Traversée des Foyers


Je n’ai pas quitté la Locamotiva pour aller quelque part.

Je suis parti parce qu’il fallait partir.


Il y a des lieux qui ne te chassent pas,

mais qui cessent simplement de te porter.

On le sent dans le corps avant de pouvoir l’expliquer.


Après, ce sont des foyers.

Des lieux de passage.

Des endroits où l’on ne pose jamais vraiment ses valises

parce qu’on sait qu’on devra les rouvrir bientôt.


Je ne traversais pas un territoire.

Je traversais un temps instable.


Chaque foyer avait sa respiration propre.


Des murs qui avaient déjà vu trop de départs.

Des couloirs où les pas résonnaient comme des promesses à court terme.

Des chambres où l’on déposait juste assez de soi

pour pouvoir repartir sans s’arracher.


On ne s’installe pas dans ces lieux.

On s’y recompose.


On y défait ce qui ne tient plus,

on y réajuste ce qui dépasse,

on y apprend à vivre avec moins de certitudes

et plus de présence.


À Morges, quelque chose a changé de ton.


Ce n’était pas spectaculaire.

Pas une révélation.


Juste la chaleur.


Des visages qui regardaient sans calculer.

Des sourires qui ne demandaient rien en retour.

Des gestes simples, précis, qui disaient :

tu es là, et ça suffit pour aujourd’hui.


Je me souviens avoir pensé que c’était peut-être ça,

l’accueil véritable :

pas un discours,

pas une méthode,

mais une attention constante, discrète, presque invisible.


À Morges, j’ai respiré un peu mieux.


La traversée vers Lausanne a été différente.


Plus rude.

Plus exposée.


La familiarité des rues n’apporte pas toujours du réconfort.

Parfois, elle rappelle surtout ce qu’on doit assumer seul.


À Lausanne, il fallait tenir debout sans filet.

S’organiser.

Répondre de ses actes.

Mesurer chaque geste, chaque absence.


L’indépendance n’était pas une liberté abstraite.

C’était une responsabilité quotidienne,

faite de choix minuscules et de conséquences bien réelles.


J’y ai croisé des alliances improbables.

Des gens que je n’aurais jamais rencontrés ailleurs.

Des trajectoires qui se frôlaient un instant avant de diverger à nouveau.


Ces foyers étaient des laboratoires vivants.


On y testait des façons d’être ensemble.

On y échouait souvent.

Parfois, on réussissait juste assez pour continuer.


Des cuisines partagées,

des silences respectés,

des disputes aussi,

parce que rien de vivant n’est parfaitement lisse.


Ces lieux ne promettaient rien.

Ils offraient un cadre temporaire pour expérimenter

ce que signifie encore habiter le monde.


Les adieux revenaient souvent.


Pas dramatiques.

Pas définitifs.


Des séparations sobres, presque administratives,

qui laissaient pourtant des traces profondes.


Chaque départ me tatouait quelque chose sous la peau :

une phrase entendue trop tard,

un rire partagé,

un lien qui n’avait pas eu le temps de devenir autre chose.


Je n’ai jamais cherché à retenir ces gens.

Ni ces lieux.


J’apprenais que l’attachement n’est pas la possession,

et que l’impermanence peut être une force

quand on accepte de ne pas la combattre.


Dans cette succession de foyers,

j’ai compris la puissance des connexions brèves.


Un échange peut suffire à infléchir une trajectoire.

Un sourire peut servir de point d’appui pendant des semaines.

Une présence passagère peut laisser une empreinte durable.


Rien n’était fait pour durer.

Et pourtant, tout comptait.


La Traversée des Foyers m’a appris une chose essentielle :

appartenir ne signifie pas rester.


Parfois, appartenir,

c’est accepter de passer,

de laisser derrière soi des fragments sincères,

et de continuer sans se durcir.


Quand je regarde en arrière,

je ne vois pas une errance.


Je vois une carte intérieure,

faite de lieux provisoires et de visages précis,

qui m’a permis d’avancer sans me perdre complètement.


La route m’emmenait maintenant ailleurs.

Vers un endroit plus calme, peut-être.

Ou simplement différent.


Je n’en savais rien.


Mais j’avais appris à marcher

sans exiger que le sol soit définitif.


Et ça,

c’était déjà beaucoup.