Chapitre 5

 Chapitre V — Clarens, Nouveau Commencement


Je suis arrivé à Clarens sans certitude.

Pas comme on arrive quelque part pour recommencer,

plutôt comme on s’arrête parce qu’on ne peut plus avancer au même rythme.


Il y avait le lac.

Il était là avant moi.

Il serait là après.


Ça change tout, ce genre de présence.


Le premier jour, je n’ai rien ressenti de spécial.

Pas de paix immédiate.

Pas d’épiphanie.


Juste un ralentissement.


L’air était différent.

Pas plus pur — juste moins pressé.

Il entrait dans les poumons sans demander de justification.


À Clarens, le temps ne s’impose pas.

Il attend.


Je passais souvent près du lac sans m’y arrêter vraiment.

Je le regardais du coin de l’œil,

comme on regarde quelque chose de trop vaste pour être saisi d’un coup.


L’eau renvoyait mon image sans insister.

Elle ne jugeait pas.

Elle ne corrigeait rien.


Je comprenais lentement que ce miroir-là ne demandait pas qu’on soit prêt.

Seulement présent.


Ce n’était pas une reconstruction spectaculaire.

Pas une renaissance hollywoodienne.


C’était un réassemblage lent.


Des fragments qui, pour une fois, ne se repoussaient pas.

Des pensées qui acceptaient de rester incomplètes.

Des silences qui n’étaient plus menaçants.


Je ne réparais rien.

Je laissais tenir.


Les gens que j’ai rencontrés à Clarens ne m’ont pas demandé mon histoire.

Ou alors, sans insister.


Ils parlaient du quotidien.

Du temps.

Des choses simples.


Et dans cette simplicité-là,

quelque chose de solide se tissait.


Pas une communauté idéalisée.

Un réseau discret, fait de présences régulières,

de gestes répétés,

de regards qui reconnaissent sans enfermer.


Je marchais beaucoup.


Le long de l’eau.

Entre les arbres.

Dans ces espaces où le corps peut penser sans être interrompu.


Les levers de soleil n’étaient pas des promesses.

Les couchers n’étaient pas des conclusions.


Ils étaient juste là.

Exactement à leur place.


Et moi, pour une fois,

je ne cherchais pas à les utiliser comme symboles.


Clarens ne m’a pas fait oublier le reste.

Elle n’a pas effacé les chapitres précédents.


Elle m’a appris autre chose :

on peut porter ce qui a été traversé

sans que ça prenne toute la place.


Ce n’était pas une fuite.

C’était un pont.


Un endroit où intégrer sans glorifier,

où continuer sans forcer.


Je savais que ce calme n’était pas définitif.

Rien ne l’est.


Mais je sentais que quelque chose avait changé d’orientation.


Je n’étais plus seulement en train de survivre.

Je recommençais à choisir, prudemment,

ce que je laissais entrer dans ma vie.


Clarens n’était pas une escale anodine.

Elle n’était pas non plus un sanctuaire sacré.


C’était un point d’équilibre temporaire,

suffisant pour regarder plus loin sans vaciller immédiatement.


Je savais que la suite viendrait.

Différente.

Plus complexe, peut-être.


Mais pour la première fois depuis longtemps,

je n’avais pas besoin de la devancer.


Je pouvais rester là,

un instant de plus,

sans avoir à me justifier.