Chapitre 6

 Chapitre VI — Le Retour à Lausanne et l’Aventure du Fugitif


Revenir à Lausanne n’a rien eu d’un retour à la maison.

La ville était là, intacte, fidèle à elle-même,

mais je ne l’étais plus.


Les rues me connaissaient encore,

les cafés aussi,

les trajets se faisaient sans hésitation.


C’était précisément ça, le problème.


Je pensais retrouver des repères.

Je suis tombé sur autre chose.


Un milieu discret,

presque invisible à qui ne savait pas regarder,

fonctionnait en marge des façades rassurantes.

Un réseau de bonnes intentions,

d’entraide proclamée,

de projets qui semblaient toujours urgents et jamais terminés.


Je n’ai pas vu le piège.

Ou plutôt : je l’ai vu trop tard.


J’y suis entré avec ce que j’avais appris jusque-là.

Avec la confiance encore tiède de Clarens.

Avec l’idée naïve qu’un geste juste finit toujours par produire de la clarté.


J’ai donné.

Du temps.

Des idées.

Des ressources.


J’ai réparé ce qui pouvait l’être.

Corrigé ce qui semblait mal parti.

Soutenu ce qui menaçait de s’effondrer.


Je croyais aider.


Très vite, j’ai senti quelque chose qui ne tournait pas rond.


Pas une violence frontale.

Pas une opposition claire.


Plutôt une épaisseur malsaine,

un glissement constant,

comme si chaque action alimentait un système qui ne disait jamais son nom.


Rien n’était explicitement mauvais.

Tout était légèrement décalé.


Assez pour que la confusion devienne un mode de fonctionnement.


Ce que je n’avais pas compris,

c’est que certains cercles ne cherchent pas à être soignés.


Ils se nourrissent de l’énergie qu’on dépense à tenter de les rendre meilleurs.


Chaque bonne volonté devient un carburant.

Chaque compromis, une brique de plus.


Je n’étais pas en train de réparer une machine abîmée.

J’étais en train de l’alimenter.


Le moment de bascule n’a pas été spectaculaire.


Pas de trahison éclatante.

Pas de scandale public.


Juste cette réalisation froide, face à l’écran,

que je participais à quelque chose que je ne pouvais ni nettoyer ni corriger.


L’inassainissable ne se guérit pas.

Il se reconnaît.


Et une fois reconnu,

il ne reste plus qu’un choix honnête.


Je n’ai pas cherché à convaincre.

Ni à dénoncer.


J’ai retiré mes mains.


C’était plus difficile que prévu.

Parce que partir, ici, signifiait aussi renoncer à une part de reconnaissance,

à une narration flatteuse où j’aurais pu jouer un rôle utile, nécessaire.


Je n’ai pas voulu de ce rôle.


L’aventure du Fugitif est née là, dans cette tension.


Pas comme un projet héroïque.

Plutôt comme une nécessité de repenser la carte.


Ne plus corriger les systèmes fermés.

Ne plus tenter de purifier ce qui se nourrit de l’impureté même.


Tracer ailleurs.

Autrement.


Avec moins de monde, peut-être.

Mais avec plus de vérité dans les gestes.


Lausanne est restée la même.

C’est moi qui avais changé de posture.


Je n’étais plus prêt à offrir mon énergie à des cercles qui refusaient d’être clairs.

Je ne cherchais plus l’appartenance à tout prix.


Je cherchais un terrain où le jeu reste possible sans devenir une arme.


Ce chapitre n’a pas été une victoire.

Ni une défaite.


C’était une séparation nécessaire.


Le point où j’ai compris que certaines aventures ne consistent pas à rester,

mais à savoir partir avant de se dissoudre.


La suite allait demander autre chose encore.

Une autre vigilance.

Une autre manière de faire circuler les flux.


Mais ça,

c’était pour après.