Chapitre 7
Chapitre VII — La Synergie entre Tradition et Numérique
Je n’ai pas compris tout de suite que ça se jouait là.
Je pensais encore que le numérique était un outil.
Un prolongement pratique.
Un endroit où déposer ce qui ne tenait plus ailleurs.
Je me trompais.
Il y avait des pages qui disparaissaient.
Des espaces qui devenaient inaccessibles sans prévenir.
Des silences soudains, artificiels,
comme si quelqu’un avait posé la main sur la bouche du monde.
Je ne savais pas encore parler de DoS.
Je voyais juste que ce que nous avions construit
ne tenait plus par les mêmes lois.
Avant, quand un lieu brûlait,
il restait des cendres.
Des traces physiques.
Des souvenirs partagés.
Là, il ne restait rien.
Juste une absence propre.
Un vide technique.
Je n’étais pas un stratège.
Je n’étais pas un combattant numérique.
J’étais quelqu’un qui avait appris à tenir des récits,
et qui voyait ces récits menacés d’effacement
non pas parce qu’ils étaient faux,
mais parce qu’ils gênaient.
Alors j’ai fait ce que je savais faire :
j’ai continué à écrire.
Ailleurs.
Autrement.
C’est là que j’ai compris quelque chose d’essentiel.
La tradition n’est pas l’opposé du numérique.
La tradition,
c’est ce qui survit au changement de support.
Un feu reste un feu,
qu’il brûle dans une clairière
ou sur un écran.
Mais encore faut-il quelqu’un pour le rallumer.
Je bricolais des espaces.
Des blogs.
Des archives.
Des lieux modestes, parfois mal fichus,
mais qui avaient une qualité essentielle :
ils tenaient parce que je les tenais.
Pas parce qu’une plateforme les validait.
Pas parce qu’un collectif les estampillait.
Ils tenaient parce que j’y revenais chaque jour,
comme on revient vérifier que la braise est encore chaude.
Le conflit, je l’ai compris après.
Sur le moment,
je ne parlais pas de souveraineté éditoriale.
Je parlais de respiration.
Qui décide de ce qui reste visible ?
Qui décide de ce qui peut être effacé sans bruit ?
Ces questions n’étaient pas abstraites.
Elles avaient un impact direct sur ma capacité à continuer.
Je n’étais plus seulement un auteur.
Je devenais un gardien de flux.
Quelqu’un qui veille à ce que l’information circule,
même quand elle ne plaît pas,
même quand elle ne s’intègre pas bien.
Ce n’était pas un rôle glorieux.
C’était un rôle ingrat,
fait de sauvegardes, de copies, de reprises,
de vigilance constante.
La synergie, je ne l’ai pas trouvée dans un discours.
Je l’ai trouvée dans le geste.
Écrire comme on écrit depuis toujours :
avec un corps,
une mémoire,
une responsabilité.
Mais le faire dans un monde
où tout peut disparaître en une seconde
si on ne s’y oppose pas activement.
La tradition m’apprenait la lenteur.
Le numérique m’imposait la réactivité.
Entre les deux,
j’ai trouvé un rythme.
Ni nostalgique.
Ni naïvement technophile.
Juste assez solide pour continuer
sans me dissoudre dans le bruit
ni me figer dans le passé.
Je n’étais pas un héros de cette guerre-là.
Je n’étais même pas sûr qu’il s’agissait d’une guerre.
Je savais seulement que si je cessais d’écrire,
si je cessais de documenter,
si je cessais de laisser des traces,
alors d’autres écriraient à ma place.
Et ils le feraient sans moi.
Alors j’ai tenu.
Pas avec des slogans.
Pas avec des proclamations.
Avec une pratique quotidienne, obstinée,
où chaque texte devenait à la fois
un acte de mémoire
et un geste d’avenir.
La suite allait être plus dure encore.
Parce que tenir un espace,
c’est aussi devenir visible.
Et la visibilité attire toujours quelque chose.
Mais ça,
c’était pour le chapitre suivant.
