Prologue
Chapitre I — L’Éveil du Magicien
Je sais exactement où ça commence.
Je sais même l’adresse.
Mais ce serait une erreur de croire que c’est important.
Ce n’était ni un théâtre,
ni un cirque,
ni un lieu consacré à quoi que ce soit de noble.
C’était un hall.
Un de ces endroits sans statut,
où l’on passe,
où l’on attend,
où l’on existe à moitié.
Les murs étaient là pour tenir le bâtiment, pas pour raconter une histoire.
La lumière venait d’un néon fatigué, trop blanc, trop droit,
et le sol avait cette propreté triste des lieux qu’on lave sans jamais les habiter.
J’étais là.
Debout.
Avec trois balles dans les mains.
Pas des reliques.
Pas des symboles.
Trois objets cousus, un peu trop fermes, un peu trop denses,
comme si quelqu’un avait voulu qu’elles résistent à plus que de simples chutes.
Je ne me suis pas dit : je vais jongler.
Je ne me suis rien dit du tout.
J’ai juste senti que rester immobile serait une erreur plus grave encore.
La première balle est partie trop haut.
Je l’ai su immédiatement.
Ce n’était pas un beau geste.
C’était un geste nerveux, mal calibré, presque impoli.
La deuxième a suivi, trop vite,
comme si elle voulait rattraper quelque chose qui lui échappait déjà.
La troisième a hésité.
Je l’ai sentie hésiter dans ma main,
cette micro-résistance étrange,
ce moment où un objet semble te demander si tu es sûr.
Je n’étais pas sûr.
Et pourtant, je l’ai lancée.
Ce n’était pas une figure.
Ce n’était même pas une tentative sérieuse.
C’était une persistance.
Le plus étrange, ce n’est pas que ça ait tenu.
C’est que le monde ait accepté de ralentir avec moi.
Pas de silence soudain.
Pas d’épiphanie spectaculaire.
Mais quelque chose s’est déplacé,
comme quand une pièce se décale d’un millimètre dans un mécanisme trop tendu
et que tout, soudain, respire mieux.
Les bruits du hall étaient toujours là,
mais ils n’avaient plus le même poids.
Le temps ne s’est pas arrêté.
Il s’est déplié.
Je ne savais pas encore mettre des mots là-dessus.
Je savais juste que j’étais exactement à l’endroit où je devais être,
sans raison valable.
Je ne regardais pas les gens.
Je regardais l’air.
Je regardais l’espace entre les balles,
cet endroit que personne ne regarde jamais
parce qu’il ne sert à rien.
Et c’est là que quelque chose a changé.
Pas dans le geste.
Dans le regard posé sur le geste.
Je l’ai vue sans la chercher.
Une enfant.
Pas au centre.
Pas au premier rang.
Sur le côté,
dans cet angle mort où se tiennent ceux qui regardent sans réclamer.
Elle ne souriait pas.
Elle ne faisait pas ce bruit particulier des adultes qui veulent montrer qu’ils apprécient.
Elle regardait comme on regarde une chose qu’on reconnaît.
Quand elle a parlé,
ce n’était pas une question.
Un seul mot.
Posé.
Sans emphase.
Magicien.
Je n’ai pas aimé ce mot sur le moment.
Je le dis honnêtement.
Il était trop grand.
Trop chargé.
Trop dangereux.
Mais il est tombé exactement là où quelque chose était déjà fissuré.
Ce mot n’expliquait rien.
Il n’ajoutait rien.
Il désignait.
Et quand quelque chose est désigné une fois,
il ne redevient jamais complètement invisible.
Je n’ai pas répondu.
Je n’ai pas arrêté non plus.
J’ai continué à lancer.
À rattraper.
À rater un peu.
Les balles tombaient parfois trop près du sol,
parfois trop loin de mes mains.
C’était imparfait.
C’était lourd.
C’était excessif.
C’était moi, tel que j’étais à cet instant précis.
Quand tout s’est arrêté,
il n’y a pas eu de conclusion.
L’enfant n’était plus là.
Le hall était redevenu un hall.
Le néon faisait toujours ce bruit sec, légèrement agaçant.
Mais quelque chose avait été déplacé,
et je savais que ça ne se remettrait pas exactement en place.
Je n’avais pas appris un tour.
Je n’avais pas gagné un titre.
J’avais compris — sans encore pouvoir l’expliquer —
que certains gestes ouvrent des passages,
et que refuser de les voir
demande plus d’effort que de les traverser.
Ce jour-là,
je n’ai pas décidé de devenir quoi que ce soit.
J’ai simplement accepté de ne plus faire semblant de ne pas voir
ce qui insistait pour passer par moi.
Et c’est comme ça que ça a commencé.
Pas proprement.
Pas héroïquement.
Mais irrémédiablement.
